• Une heure avant France-Brésil

    Avant chaque match de l'équipe de France, j'ai un rituel : je vais courir autour du lac d'Enghien. C'est peut-être stupide, mais c'est le seul moyen à mon niveau que j'ai trouvé pour que l'équipe de France gagne ou au moins fasse match nul enfin ne perde pas. Pourtant, je suis plutôt un type cartésien, je ricane à la lecture de mon horoscope et me plie en deux quand un hurluberlu m'annonce la fin imminente du monde (la fin imminente du mondial, là encore, je ne dis pas). Me connaissant, ma femme et mes deux grands enfants se moquent de moi lorsque je me mets en tenue de sport. Pourtant, il suffit que je retarde de cinq minutes mon jogging pour que les trois s'inquiètent : « bin alors, tu ne vas pas courir ? » « Qu'est-ce que tu fais papa, c'est l'heure là ! » « chéri, j'ai sorti tes chaussures de course ». Ce qui est drôle, c'est que plus l'équipe de France avance dans la compétition plus la pression des miens pour que je cours augmente. Pourtant, aucun d'eux n'aime le foot. Ma femme a dû voir un quart de match dans sa vie à la télévision et mes deux fils préfèrent le tennis à « ce sport de blaireaux ». Il faut croire qu'ils tiennent à ce que je garde la forme, hin, hin.

    Donc, je mets mes tennis, mon short court et mon maillot de Makélélé d'une valeur de 100 euros (Pour moi, Makélélé est le meilleur joueur de l'équipe de France et je ne dis pas ça parce qu'il est de petite taille comme moi). Dehors, temps superbe. Je croise une demoiselle portant le maillot portugais qui m'adresse un sourire narquois. Il est vrai que les Portugais viennent tout juste de se qualifier pour la demi-finale, si nous battons les Brésiliens, nous les rencontrerons. A hauteur de Saint-Gratien, un grand noir avec le maillot de Thuram me salue, je fais de même. Malgré la grande chaleur, je me sens bien. L'air est doux. Les gens sont décontractés, en mode paix. Ils ont sorti le barbecue, l'apéro et les chaises. Leurs enfants jouent parmi eux comme pour enchanter ces moments fraternels. Devant moi, un homme et une femme font de la marche sportive. Le premier raconte à l'autre un match du mondial où à eu lieu plusieurs expulsions (je parie pour Hollande-Portugal). L'eau du lac d'Enghien pétille des reflets du soleil. Des coups de klaxon retentissent : Mariage ou supporters portugais en liesse ? Les paris sont ouverts !... A cet instant, je suis tellement bien que je ne pense plus à rien. Mes jambes se meuvent d'elles-mêmes tandis que j'observe avec délectation le spectacle de la vie : Les gens, les animaux, les habitations, les arbres et plantes, l'eau, le ciel, la lumière. Tout est fascinant, pittoresque. Et je pourrais faire plusieurs fois le même tour, je sais que j'éprouverai exactement le même sentiment de découverte. C'est la raison pour laquelle j'aime courir sans ballon.

    Parvenu au trois quarts du parcours, je prends une grande goulée d'air. Dans ma ligne de mire, un autre jogger. Il porte le maillot de Ronaldo. Ses foulées sont amples et souples, félines presque. Malgré ma fatigue, j'accélère. C'est un signe, il faut que je lui mette sa pâtée ! Me sentant arriver dans son dos, l'homme s'écarte d'abord -  A sa hauteur, je gueule : « Et 1, et 2 et 3-0 ! » - puis accélère.  L'autre fait pareil. Nous sommes au coude à coude ! Nos respirations deviennent plus rapides et bruyantes ! « Ronaldo » se déhanche tellement bien qu'on croirait qu'il danse. Moi, je lui oppose un style plus bourrin, mais où la détermination, le mental et la volonté se font l'amour comme des tebês. « Je vais te bouffer ! » je grogne. « Toi-même ! » il maugrée. Nous molardons dans des directions opposées, lui à gauche, moi à droite. Crachats brillants qui tournoient en l'air en effectuant une jolie courbe comme des étoiles filantes. Sur la route, une voiture nous klaxonne. Impossible de savoir qui il encourage ! J'ai la gorge sèche, les poumons en feu. Mon cerveau tape comme s'il allait exploser. J'essaie pourtant de ne rien montrer, c'est un quart de finale bordel de merde ! Allant à notre rencontre, une grand-mère aveugle et boitillante ! Je regarde « Ronaldo ». Il est rouge, vert, jaune, humide au visage, je sens qu'il va céder ! Néanmoins, à ses lèvres, un léger sourire se forme ! Lui aussi croit que je vais craquer ! J'essaie de hausser le rythme mais n'y parviens pas ! Et la grand-mère qui vient vers nous ! Et Ronaldo qui maintient la cadence ! « Madame ! » je gueule. Aussitôt, la vieille femme lève sa canne blanche : «  hein ? ». « Ronaldo » se tortille et esquive de justesse la mémé vacillante. Moi, je ralentis puis m'arrête à sa hauteur. Je n'en peux plus. « Qu'est-ce qu'il y a ? » demande encore la vieille femme en tâtonnant anxieusement le sol avec sa canne. Plié en deux les mains appuyées sur mes genoux, je fixe « Ronaldo » s'éloigner tranquillement et sûrement de mon champ de vision. Je suis effondré et peine à retrouver mon souffle. Putain, j'avais pourtant la pêche là ! Fait chier !...

    La grand-mère pose sa main sur mon épaule. Elle est maintenant étonnement calme. Quel con, j'avais failli l'oublier ! Au moment je m'apprête à lui demander si elle a besoin d'aide, elle se met à sourire et me dit : « Vous inquiétez pas, on les aura, ce soir ».

    Georges Broudin


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