• Marseille-Bordeaux vu par Gérald Puzzle

    Chez moi, je n'ai pas la télé. J'exècre la télé. Par contre, j'aime bien le foot. Enfin à petites doses. Je ne regarde jamais un match de football en entier, ça me lasse vite. Non, un morceau de match me suffit. Pris à n'importe quel moment de la partie. Il peut être au début, au cours ou à la fin, je m'en fiche. Dans ce morceau qui peut se résumer à une action de jeu ou à un échange verbal entre joueurs, je cherche à saisir l'essence du match. Et si j'y parviens ou crois y parvenir, je me barre, fier et satisfait comme l'auteur d'une passe décisive.

    Ce soir là, j'avais donc décidé d'aller voir Marseille-Bordeaux chez Mounir, le troquet en face de chez moi. Depuis quatre jours, le quotidien Vive le Sport nous rabattait les oreilles avec ce duel au sommet de la quatrième journée de championnat qui promettait. Les joueurs des deux équipes avaient fait des tas de déclarations, on avait évalué les forces et faiblesses de chacune des formations, soupesé leurs poids en euros (budget Marseille/budget Bordeaux), rappelé les résultats de leurs précédentes confrontations, comparé leurs schémas tactiques, etc, etc...

    Bref, on avait posé le décor d'une rencontre au sommet explosive.

    Etonnamment, il n'y avait pas grand monde chez Mounir. Sans doute parce que c'était encore les vacances. Sur l'écran fixé au plafond, le match avait commencé depuis dix minutes. Vêtu du maillot de Marseille, Mounir me salua puis me servit un café sans que j'ouvre la bouche. Lorgnage sur le score : 0-0. Lorgnage sur la salle. On est à tout casser huit. Que des mecs. Je suppute un supporter de Bordeaux assis derrière moi. A la terrasse, deux nanas conversent, indifférentes à la joute footballistique. L'une d'elle tient en laisse un roquet noir qui jappe lorsque passe le tram. Les joueurs marseillais ont l'air ultra motivés sur le terrain. Ils courent comme des fous vers tous les ballons. Ca va vite. Très vite. Ca me rendrait presque coupable de ressentir de la fatigue. Ils portent sur leur maillot les initiales de Robert Louis Dreyfus, feu leur président. S'il est mort d'une crise cardiaque je trouve l'hommage douteux vu leur activité frénétique. Faute sur Cheyrou à la 13ème minute, l'arbitre siffle un coup franc près de la surface de réparation. Pourparlers entre joueurs marseillais pour élaborer une tactique (attention, réfléchir sur un coup franc mobilise autant de neurones que pour rédiger une dissertation). Dans l'étrange silence du troquet, un gamin dit : « Ca c'est pour Taiwo ! ». Cissé tire le coup franc que Valbuena reprend dans la surface, manquant de peu le but. Mounir se prend la tête à deux mains. Je trempe mes lèvres dans le café. Il est bon, pas trop chaud. A la 16ème minute, Brandao est signalé hors-jeu (ce mec là est le seul attaquant dont je me dis qu'il est taillé pour le hors-jeu). A part les commentateurs sportifs, personne ne parle. Il n'y a même pas un rigolo pour se foutre des conneries qu'ils débitent. Un silence éreinté persiste. Je bois une gorgée de café puis soupire. Même Mounir ne soutient pas à fond son équipe. Arrive la 27ème minute. Brandao foire une tête plongeante immanquable dans la surface de réparation adverse. On repasse l'action au ralenti. Corps tendu/tordu du grand avant-centre dont la tête frôle la balle qui fuse à Pétaouschnok. Dans le bar, personne n'a vibré. Seul le supporter de Bordeaux a ricané de soulagement derrière son verre de Monaco. Buvant mon café, je fixe l'écran TV. Série d'actions de part et d'autres qui s'annihilent. Ca va, J'ai compris. Ce match sent le nul pourri. Posant ma monnaie, je salue Mounir qui hoche une tête chagrine. Lui aussi a deviné le dénouement de la partie.

     

    Gérald Puzzle


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