• France-Portugal

    Putain, j'en reviens pas. On est quand même huit dans la salle. Etonnant. Sept mecs, une femme. Parmi les mecs, j'en connais trois. Il y a René, ancien militaire de carrière,  François, 40 ans de Poste et toutes ses dents et Christian, qu'a passé sa vie à gérer des petits commerces. La femme, c'est Juliette, notre aide-soignante, 37 ans, mariée deux gniards et un monumental derrière. Si la France gagne, je me suis juré de le lui tâter d'une main ferme. A mon âge, ça vaut presque une partie de jambes en l'air. « Si tu fais ça » m'a prévenu René « elle va te foutre un coup de boule mortel, joue pas au con, on n'a qu'une vie, Jean-Paul ». Là dessus, Christian a parié sa pâte de fruit de la mi-temps que je serai pas cap' de le faire. J'ai topé.

    Avant d'allumer le téléviseur, Juliette nous a fait son petit speach habituel : « Bon, écoutez-moi bien les croulants parce que je le répéterai pas deux fois. En cas de but de Barthez ou chai pas quel autre clampin bleu, j'veux pas de gueulante ou d'infarctus. On n'est pas chez bobonne ici. Pareillement, j'vous demanderai de vérifier vos braguettes. Ca fait la quatrième fois aujourd'hui que j'en surprends dans les couloirs avec l'engin à l'air, n'est-ce pas messieurs Pélisson et De la Grange ? Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, nous sommes dans un établissement mixte. Et puis merde, faut le reconnaître, dans l'état où il est actuellement, vot' machin fait peur. Pensez un peu aux autres, nom de dieu ! Enfin, je rappelle que nous sommes en pleine période de canicule en ce moment, donc on essaie de boire le plus souvent possible même quand on n'a pas soif, ok, messieurs ? »

    Et nous de répondre en choeur : « Oui, madame Baudoin ! »

    La massive aide-soignante acquiesce, se tourne vers le téléviseur pour l'allumer puis se ravise : « Ah, au fait, j'allais oublier les croulants, y'en a marre de trouver vos dentiers au fond de la cuvette des chiottes. Chais pas ce que vous avez dans la tête en faisant un truc pareil, mais je vous préviens, la prochaine fois on les débouchera plus, vous arrêterez peut-être les conneries comme ça, pigé ?! »

    « Pigé, madame Baudoin ! »

    « Tout le monde a pris ses médocs ?! »

    - Oui, madame Baudoin !

    - Ok, j'vous mets le match.

    L'image apparaît pile-poil sur les joueurs de l'équipe de France en ligne en train de chanter l'hymne national. Aussitôt, René se fout au garde-à-vous. Derrière lui, deux types gueulent parce que l'ancien militaire leur cache la vue. François ricane puis annonce fièrement : « ma pâte de fruit de la mi-temps que c'est le Portugal qui gagne ! ». Christian, qui est joueur, parie le contraire. Je lui rappelle alors gentiment qu'il a déjà parié avec moi sa pâte de fruit tout à l'heure. « Je sais » me répond-il avec un grand sourire « mais si tu cogites un peu tu verras que ces deux paris ne sont pas incompatibles et que je suis sûr de ne rien perdre en les faisant ». Je hausse des épaules. Cogiter, pourquoi faire ? A mon âge, j'ai plus le temps. Et puis ce serait obscène devant un match de football. Qui plus est, lors d'une demi finale de la coupe du monde avec l'équipe de France. Merde. Et puis de toute façon, quoiqu'il advienne, je balancerai son dentier dans les chiottes. Moi aussi, je suis joueur.

    Bref, le match commence. Pendant les trente premières minutes, nous encourageons avec entrain l'équipe de France. Sauf, François qui est pour le Portugal et un gros chauve qui ronfle dans un coin. A la 32ème minute, faute sur Henry. René se lève de sa chaise en réclamant un penalty. Les deux types derrière lui lui ordonnent de s'asseoir. Je fixe avec mélancolie la morve que je viens d'éjecter sur mon mouchoir en papier tandis que Christian lâche un gros pêt nauséabond dont il a le secret. L'arbitre siffle la faute. C'est Zidane qui va tirer le penalty. Mon vieux cul flasque me démange. Sans prendre d'élan, le numéro 10 de l'équipe de France tire et marque ! Tous, nous nous levons ! Enfin, tous sauf François qui dit qu'Henry a simulé, le gros chauve qui ronfle et les deux types au fond qui gueulent pour que nous nous rasseyons.

    A la pause, Juliette nous distribue nos fameuses pâtes de fruit : « Et on les mange en plusieurs bouchées, les croulants ». Comme d'hab', la plupart sont à l'abricot et bien sûr, j'en reçois une à ce parfum. Seuls Christian et le gros chauve (qui est réveillé comme par hasard), en obtiennent à la framboise, les enfoirés. J'essaie de proposer un échange avec le gros chauve mais ce con a déjà tout bouffé. « Pourquoi tu te prends le chou, Jean-Paul » me fait Christian en humant avec ostentation sa pâte de fruit « De toute façon, tu vas devoir me la donner ». « Ah ouais ?! » je réponds «  c'est ce qu'on va voir... »

    Je passe la deuxième mi-temps, complètement naze. Il ne reste plus qu'une minute de jeu. Les français souffrent face aux attaques répétées des Portugais. Gilardi et Larqué ont déjà fait trente fois dans leurs frocs. J'ai le cul tout mouillé. Christian pète comme un porc. René se lève et s'assoit sans arrêt tandis que derrière lui, les deux types menacent de lui ouvrir le bide pour lui reprendre sa pâte de fruit. 30 secondes, les ballons fusent dans la surface de réparation française. François encourage à mort le Portugal, le visage suintant. Moi et Christian insultons l'arbitre : « Mais siffle donc, tête de con ! ». 10 secondes, Saha perd le ballon. René se cache les yeux. Nous nous désagrégeons. Un portugais se retrouve nez à nez avec Barthez ! Il tire, Barthez intercepte ! Coup de sifflet de l'arbitre qui signale un hors-jeu ! 3, 2, 1... C'est la fin ! Avec dégoût, François balance sa pâte de fruit à Christian ! René embrasse la télé avec ses deux copains ! Le gros chauve se réveille demandant le score. Je jette un regard sur Christian qui me montre Juliette du menton ! Je tâte ma pâte de fruit puis me lève. L'aide soignante s'avance vers moi, impassible. Clair, je vais morfler comme jamais si je lui fous la main aux fesses, mais en même temps cette idée ne me déplait pas. Je dirais même qu'elle me rend jouasse. Ca y est, nous nous faisons face. Je souris et m'apprête à faire mon irrévocable geste. Sauf qu'au dernier moment, quelque chose m'en empêche. Quelque chose auquel je ne m'attendais vraiment pas. Juliette a saisi mes burnes de sa main droite. Je suis rouge comme une tomate. Elle, faire ça ! Interdit, je fixe sa main me pinçant doucement. « Madame Baudoin » je bredouille. « Bin quoi, m'sieur Pélisson » me répond l'aide soignante : « tout est permis, on est en finale ! ».

     

    Jean-Paul Pélisson

     


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